Au début de la désolante décennie qui vient de s’achever, le président français nouvellement élu, M. Valéry Giscard d’Estaing, ouvrait ainsi sa première conférence sur la situation internationale :
« Le monde est malheureux. Il est malheureux parce qu’il ne sait pas où il va. Et parce qu’il devine que s’il le savait, ce serait pour découvrir qu’il va à la catastrophe. »
Jean-Jacques Servan Schreiber – le défi mondial
Pour leur faire prendre conscience de ce qui s’est passé, la Maison Blanche diffuse immédiatement un communiqué : « Un avion américain a largué, ce matin, une bombe, une seule sur la ville d’Hiroshima … Nous avons maîtrisé une force élémentaire de l’univers physique, celle d’où le soleil tire sa propre puissance. Cette puissance a été déchaînée contre ceux qui ont mis l’Extrême-Orient à feu et à sang. »
A Tokyo, sur le bureau du général Kawabe, chef de l’État-major de l’armée, le message, télégraphié par les services de renseignements, tient en une ligne : « La ville d’Hiroshima vient d’être détruite d’un seul coup par une seule bombe. »
Kawabe ne peut y croire.
Il fait demander, en retour, où en est la puissante « deuxième armée » japonaise, dont le quartier général, précisément, est à Hiroshima. On lui apprend qu’à 8h15 ce jour-là, le gros des troupes était rassemblé sur l’immense place d’armes de la ville pour l’heure de culture physique; et que, trois minutes après, il n’en était plus rien.
Jean-Jacques Servan Schreiber – le défi mondial
Deux autres esprits d’exception, en Occident, avaient, comme Roosevelt, compris l’inflexible simplicité de cette équation : enclencher la guerre mondiale, la guerre totale, c’était la gagner. Autrement, elle était perdue.
Churchill l’avait dit dès l’état 40 : « Nous nous battrons sur nos plages, nous nous battrons dans nos rues, nous nous battrons sur les mers, nous nous battrons jusqu’à l’extrémité de l’océan : jusqu’au jour où le nouveau monde, avec toute sa puissance, viendra nous rejoindre dans ce ce combat pour sauver la vieille Europe qui lui a donné naissance. » Depuis le début, il était clair pour lui que la victoire serait acquise du jour où l’Amérique entrerait en guerre. Mais quand et comment ?
De Gaulle, chef de la « France libre », l’avait dit, lui aussi, dans son fameux « Appel du 18 juin » :
« Cette guerre n’est pas limité au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre sera une guerre mondiale … La France pourra, comme l’Angleterre, utiliser sans limite l’immense industrie des États-Unis … Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. »
Jean-Jacques Servan Schreiber – le défi mondial
Roosevelt demande au Congrès d’autoriser l’armement des vaisseaux marchands américains pour leur permettre, s’ils sont attaqués, de se défendre eux-mêmes en haute mer. Le débat à la Chambre et au sénat est âpre. Et si le Président obtient « que les Américains aient le droit de riposte », c’est d’extrême justesse : par dix-huit voix seulement de majorité à la Chambre … et treize au Sénat.
Roosevelt en tire la conclusion. Il confie à Hopkins : « il est clair pour moi que jamais, sauf événement tragique, nous n’obtiendrons l’accord du Congrès et du pays pour entrer en guerre contre l’Allemagne »
Jean-Jacques Servan Schreiber – le défi mondial
Les échecs successifs du dialogue Nord-Sud ont fait naître, de part et d’autre, des tentations suicidaires.
Au nord, celle du protectionnisme.
Les pays du Sud envahissent, dit-on, les marchés avec leurs produits manufacturés réalisés à bas prix, celui de leur main d’oeuvre, et mettent ainsi les industries occidentales en difficulté. C’est la guerre économique. Fermons les frontières.
Thèse que nourrissent l’extension et l’angoisse du chômage. Mais que démentent les chiffres.
Les importations en provenance du Tiers-Monde, qui se limitent en fait à quatorze produits, ont entraîné, en France, la disparition en six ans de moins de 25000 emplois, essentiellement dans le textile et l’habillement. Durant la même période, les exportations vers le Tiers-monde créèrent 100000 emplois, notamment dans la construction mécanique, les secteurs électriques et électroniques.
Chaque fois qu’un pays du Sud se développe, devient créateur, produit, il achète davantage, il crée plus d’emplois a Nord qu’il n’en supprime. Il n’y a pas d’exception.
Jean-Jacques Servan Schreiber – le défi mondial
Devenu chef d’état, Mobutu procède à un simulacre de nationalisation. L’Union minière devient la GECAMINES, dont le capital appartient à 100% à l’État qui en donne aussitôt la gérance, pour vint-cinq ans, à la société belge dite Générale des minerais. Ainsi tout est bien en place.
Puis Mobutu lance « l’authenticité » : il africanise les noms européens. Le Congo devient le Zaïre; le Katanga est baptisé Shabah, Léopoldville se transforme en Kinshasa, Elisabethville en Lumumbachi. Mobutu, lui, ne s’appelle plus Joseph Désiré, noms que lui ont donnés les missionnaires, mais Sese Seko N’Gbendu Wa Za Bangu, « l’intrépide guerrier, terreur des poules et autres femelles ».
Jean-Jacques Servan Schreiber – le défi mondial
Le jour où prend fin la colonisation de l’ex-Congo belge, le chef du Congo indépendant, Patrice Lumumba, s’écrie en riant : « Le Premier Ministre belge aura été mon nègre ! »
Il vient de lire à la tribune un discours qu’a écrit pour lui le Premier Ministre belge, Gaston Eyskens. Patrice Lumumba a accepté de le prononcer pour réparer l’affront qu’il a infligé le matin au roi Baudoin.
Jean-Jacques Servan Schreiber – le défi mondial
Lors d’un passage clandestin au Caire, Che Guevara, à la veille de sa rupture avec Castro, confie à cette époque à Nasser : « Je crois beaucoup à la transformation de la société, mais les gens « capables » que nous avons mis en place à Cuba ont vite oublié leur ferveur révolutionnaire dans les bras de ravissantes secrétaires, dans leur voiture, leurs privilèges et leur air conditionné. Ils se sont mis à fermer les portes de leurs bureaux pour y maintenir l’air frais au lieu de les ouvrir au peuple du travail. J’ai compris que nous favorisions l’opportunisme … »
Jean-Jacques Servan Schreiber – le défi mondial
Un rapport sur les conséquences pur l’économie allemande de l’éventuelle pénurie de cinq matières premières a été commandé, il y a deux ans, par le chancelier Schmidt. Ses conclusions sont telles que le gouvernement en a interdit la publication.
Ce rapport chiffre à plusieurs millions de postes de travail la perte sèche d’emplois dans la sidérurgie, l’automobile, l’industrie aéronautique et naval si cinq minerais, cinq seulement, que l’Allemagne importe d’Afrique australe, lui faisaient brusquement défaut.
Jean-Jacques Servan Schreiber – le défi mondial
Le pétrole sera le glaive du monde
Nasser, en uniforme, sombre, ardent, avec son allure de fauve un peu lourd, est le fils d’un facteur. Il a fait carrière dans l’armée. Il a pris la tête de la révolte des colonels pour que s’accomplisse la résurrection de son pays anesthésié par trois quarts de siècle d’occupation, puis de protectorat britannique.
Un rêve grandiose l’habite, il l’a décrit : « Unir quatre cent millions de musulmans, voici un rôle gigantesque qui attend un acteur qualifié. C’est nous, et nous seulement que le passé désigne pour jouer ce rôle … Et le pétrole sera le glaive du monde. »
Jean-Jacques Servan Schreiber – le défi mondial
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